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Quand la nuit s’installe et qu’il ne fait pas encore tout à fait sombre, il vient s’assoir dans le fauteuil, pose les mains sur les accoudoirs. Quand il reste à la lune assez de lueur pour ne pas me faire peur, il s’assied près du lit, attend et finit par commencer à raconter l’histoire du petit chien qui n’a peur de rien. Jim, un Jack Russel rieur poursuit les enfants dans le jardin. Au goûter, ils mesurent au millimètre près l’épaisseur des tartines qui leur sont servies. 

Sa voix est un murmure continuellement gai, dégoulinant de soleil, interrompu quelques fois par des silences qui retiennent larmes et rires aux seuils des paroles. Il raconte afin de couvrir les hululements du vent, il fredonne afin de ne pas entendre la tempête et l’orage qui a déjà franchi l’horizon et arrive par la mer. Il vient presque toutes les nuits tranquilliser mes sommeils, veiller sur mes endormissements comme quand j’étais enfant. 

Parfois, il déambule dans la chambre, le parquet grince, l’étoffe de son vêtement frôle le sol, se froisse ou se soulève discrètement. J’entends qu’il respire, qu’il souffre encore et toujours de la jambe gauche. Cette jambe est une balafre au visage de son existence.  Jamais je ne rassemble assez de courage pour me relever, le regarder, lui répondre mais je le devine semi-transparent, volatile, le regard tourné vers le songe le plus lointain. Si je feins le sommeil, il se rapproche au point de déposer sur mon front un baiser qu’il signe de son pouce par une petite croix. Ainsi semble-t-il, les baisers ne s’envolent plus, ils restent là où on les donne. Sa main fine et blanche, sa main où les ongles roses sont soigneusement coupés, poncés, polis fait le geste de caresser mes cheveux sur l’oreiller, le geste de l’apaisement et de l’adieu. Il va partir mais c’est aussi le moment où lui et moi redécouvrons qu’il est désormais impossible de se toucher, de franchir le seuil de la mort même si nous sommes  proches l’un de l’autre comme hier, comme il y a longtemps, comme il y a à peine une demie seconde. Même si ce qui sépare les deux mondes ne semble pas exister, n’existe peut-être pas, nous ne pouvons plus nous donner la main, marcher des heures le long de la mer murmurant de toutes petites vagues pour le sable. Lui et moi sommes des fantômes désormais.       

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